Charles Mervyn Ruggles (1912-2001)
Il n’est pas étonnant que (Charles) Mervyn Ruggles, nouvellement armé d’un baccalauréat en sciences de l’Université d’Ottawa et amateur d’art et de menuiserie, ait décidé de solliciter le poste nouvellement créé de restaurateur d’œuvres d’art au sein de l’actuel Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), anciennement la Galerie nationale du Canada. L’idée de créer ce poste est venue de George Harbour, chef de l’atelier et maître-menuisier, et d’Eric Brown, premier directeur de la Galerie. En effet, George Harbour s’était occupé de traiter des peintures pour l’établissement, mais reconnaissait l’importance d’études formelles en chimie dans la spécialité alors tout juste émergente de la restauration professionnelle des œuvres d’art. Eric Brown était du même avis. C’est ainsi que, lorsque les services de Mervyn Ruggles ont été retenus en 1938 par la Galerie nationale, le tout premier poste officiel de restaurateur d’œuvres d’art a vu le jour au Canada.
Mis à part une interruption de cinq ans (1940-1945) coïncidant avec le service de M. Ruggles dans l’Aviation royale pendant la Seconde Guerre mondiale, la formation de celui-ci en restauration d’œuvres d’art s’est échelonnée de 1938 à 1947, jusqu’au départ à la retraite de George Harbour. En effet, lorsque ce dernier a quitté la Galerie nationale, Mervyn Ruggles en est devenu le restaurateur scientifique. En 1960, il a été promu au poste de restaurateur et chercheur scientifique principal et, en 1970, il est passé chef du Laboratoire de conservation et de restauration. Fort de ses antécédents en chimie et en techniques de recherche en laboratoire, il a pu se consacrer à la recherche sur la restauration des œuvres sur papier et des peintures. Entre autres choses, il s’est penché sur les méthodes diagnostiques d’authentification, comme la radiographie et la microscopie, ainsi que sur les causes de la détérioration des œuvres d’art, ce qui l’a amené à mettre au point les premières enceintes à conditions ambiantes régulées pour la conservation des plus importantes peintures sur panneaux d’origine européenne de la collection de la Galerie nationale. Il construisit des tables chauffantes sous vide et une table aspirante à froid et modifia un microscope scientifique pour pouvoir traiter plus efficacement les œuvres sur toile et sur papier. De concert avec Jim Hanlan, scientifique en conservation aussi employé par la Galerie nationale, et Mimi Cazort, ancienne conservatrice des dessins et estampes dans le même établissement, il a mis au point un carton de montage mat de qualité supérieure qui a été fabriqué sous le nom de Harumi. Dans l’exercice de ses fonctions à la Galerie, il a supervisé l’acquisition, le transport et la restauration de deux salles peintes : les peintures murales du chalet MacCallum-Jackman de Go-Home Bay réalisées par le Groupe des sept et la salle peinte Croscup, œuvre d’un artiste itinérant de Nouvelle-Écosse. Les soins et les traitements qu’il a destinés à des peintures faisant partie des collections canadienne et européenne pendant ses 40 années de service auprès de la Galerie nationale constituent un élément fondamental de sa contribution. Au moment de sa retraite à la fin des années 1970, son personnel comptait notamment un agent de documentation scientifique, des restaurateurs de peintures et d’œuvres sur papier ayant bénéficié d’une instruction formelle et un restaurateur de peintures adjoint.
M. Ruggles a joué un rôle de premier plan dans l’essor de la profession de restaurateur d’œuvres d’art au Canada. Il a fondé, en collaboration avec des collègues, l’Association canadienne des restaurateurs d’art professionnels et l’Institut international pour la conservation – Groupe canadien (IIC–GC) (maintenant l’ACCR). Partisan inconditionnel du perfectionnement professionnel, il a également participé à la création du programme de formation à la maîtrise en restauration d’œuvres d’art de l’Université Queen’s, à Kingston, en Ontario. Enfin, le laboratoire de la Galerie nationale a manifesté son engagement à l’égard des programmes d’études en restauration offerts par les universités canadiennes et américaines en accueillant des stagiaires à court et à long terme.
Après sa retraite, M. Ruggles a occupé le poste de professeur de restauration d’œuvres d’art à l’Université Queen’s jusqu’à l’automne 1979. Tout au long de sa carrière, il est demeuré actif dans le milieu de la restauration à l’échelle nationale et internationale : il était Fellow de l’Institut international pour la conservation (IIC) et de l’American Institute for Conservation (AIC) et membre émérite de l’Institut de chimie du Canada. Il a fait fonction d’expert-conseil auprès de divers établissements dont le Musée des beaux-arts de Montréal, les Archives publiques du Canada, la Beaverbrook Art Gallery et le laboratoire national pour la conservation des biens culturels à Lucknow, en Inde. Il a présenté des exposés, publié des ouvrages, voyagé et organisé des conférences au nom de l’enrichissement du savoir associé à la restauration des œuvres d’art. En 1979, il a été fait membre de l’Ordre du Canada, en reconnaissance de ses contributions au pays.
Son enthousiasme pour la profession et les arts a incité bien des gens à suivre ses traces, y compris ses deux filles, Janet et Anne. En effet, Janet est diplômée du programme de restauration d’œuvres d’art de la Buffalo State University et est actuellement directrice générale du Balboa Art Conservation Centre de San Diego (Californie). De son côté, Anne est diplômée du programme de restauration d’œuvres d’art de l’Université Queen’s et a travaillé comme restauratrice de peintures au MBAC, jusqu'à sa retraite en 2010.